Lettres choisies : La Tête du Dragon
Dai Sijie, Le complexe de Di. ©Éditions Gallimard, septembre 2003
La Tête du Dragon [p. 266]
Chengdu, le 5 octobre
Ma très chère Vieille Lune, mon splendide Volcan, As-tu conservé ton goût pour les énigmes ? Ta longue incarcération ne l’a-t-elle pas entamé ? Ma chère championne de devinettes de la 75e promotion de notre université, la plus intelligente de toutes les étudiantes, la grande rivale d’OEdipe qui a gagné, t’en souviens-tu , lors du concours de fin de première année, une pastèque de cinq kilos rouge et juteuse qu’on a partagé avec les huit colocataires de ta chambre de dix mètres carrés. On n’avait pas de couteau. On s’est rués sur ce pauvre fruit, on s’est battus, on a ri, chacun avec une cuiller à la main. L’année suivante, tu as gagné un dictionnaire que tu m’as offert, le dicitonnaire des termes argotiques dans les romans des Ming, un livre rare que j’adore feuilleter, que j’ai tellement lu et relu que je pourrais écrire une nouvelle à la manière de cette dynastie. Voilà une énigme à déchiffrer : pourquoi écris-je cette lettre - j’ignore pour l’instant quelle en sera l’épaisseur - dans une langue étrangère dont son admirable destinataire ne comprend un traître mot : le français ? Une petite énigme qui tinte du doux son du bonheur, clair comme une pièce de monnaie. J’ai sursauté en voyant que le premier mot tracé par ma main engourdie était en français ; j’étais sidéré par l’ingéniosité de ce geste spontané. Elle m’enivrait. Elle forçait mon respect, voire mon admiration pour moi-même. Vraiment. Je regrette que ce ne soit pas arrivé plus tôt et je me réjouis d’imaginer les matons de ta prison chargés de censurer les lettres. Quelle tête feront-ils devant la correspondance en français d’un infatigable épistolier, amant fou et mystérieux ? (...)
Désormais, ma chère Vieille Lune, mon splendide Volcan, une langue étrangère nous unit, nous réunit, nous attache en un noeud qui s’épanouit, sous ses doigts magiques en deux ailes de papillon exotique. Une écriture alphabétique de l’autre bout du monde. Ses signes orthographiques, apostrophe, accents aigu, grave ou circonflexe, lui donnent une dimension ésotérique. (...)