Cinq lettres - Olivier Adam
Lisbonne
Alanguie, acérée et les sons les sons se détachent comme la lumière et le friable des façades
Ce sentiment absolu de vivre là d’être né là d’habiter enfin d’enfin habiter un lieu une langue une lumière des signes et des gestes
Alanguis, tranchants le désespoir et la gaieté (Tout est si simplement sombre tout est si simplement lumineux)
Ce lent délabrement comme enfin assumées la fêlure et les failles
Ce lent délabrement l’élégance fatiguée d’une ville aux yeux cernés Le sourire forcément triste le désespoir et la gaieté une chose et son contraire` un couteau sous la gorge sans effroi abandonné
Ce lent renoncement à ravaler les façades ce lent abandon où la folie doucement s’installe un sourire aux lèvres
Tu vois je fais une halte là Je pactise une trêve (ce lent renoncement à ravaler les façades)
Je me tenais tout au bord tout au bord Tu vois je fais une halte là
Allanguie, tranchante en lisière des arbres mauves des belvédères des ruelles entrelacées comme un écheveau de nerfs laissé à l’abandon (à l’abandon)
Cette ville est mon cerveau (Cette ville est mon cerveau) Cette ville est mon cerveau Je la hante pas assez saoul pas assez ivre mais j’ai le temps
Je pourrais y disparaître m’allonger dans ses ruelles ses escaliers y fumer des centaines de cigarettes y boire des milliers de verres Je pourrais m’y guérir revenir au calme
Et aussi : cette élégance ne se livrer qu’aux moins offrants à l’abandon à l’épuisement au silence de mon cerveau malade
Cette ville est mon cerveau un écheveau une schizophrénie une écharde Un abandon de soi à la fatigue à l’épuisement
Cette ville est mon cerveau cette ville aux yeux cernés que cerne la fatigue et le goût des lambeaux L’élégance et les lambeaux mêlés L’abandon et le nerf (ce lent renoncement à ravaler les façades)
Il pleut Il n’y a plus de vent Je t’écris à la table d’un petit café où ne tiennent que six personnes C’est vert et rouge et sombre et ouvert sur un batiment recouvert de faillences encore intactes et la pluie sur le auvent
Je t’écris au bois sombre des tables de cette ville sous la pluie comme enfin réunie dans ce petit café ce vieux quartier (les touristes sont à l’hôtel)
Je fume dans le sombre ouvert sur la lumière et la pluie
Cela ressemble à ce que pourrait être une vie ici
Cela ressemble à ça je crois
Je pars pour revenir armé d’une vie n’importe laquelle (et j’aurais renoncé à ravaler les façades à recracher les couleuvres)
J’ignore ce que je viendrai écrire ici (sans doute le pouls et la pluie les battements et la couleur sans doute)
Cette ville est mon cerveau être attentif à ses battements en retrait doucement cela seul est nécessaire
Rester terré dans l’ombre ouverte sur la lumière attentif aux seuls battements de la ville
Je t’écris au creux de cette ville aux yeux cernés au maquillage défait aux larmes tranquilles
De cette ville malade de mon cerveau malade
Lalevade
C’est l’été et la pluie comme un rideau la porte ouverte sur le dehors sur la tonnelle et la table fragile où frissonnent des roses séchées Je suis au calme au bois d’une table épaisse j’écris un peu fume une cigarette
L’eau qui dégoutte du figuier penché assombrit le ciment par endroits
Sous l’échelle qui monte au premier recroquevillée sur le lit pas défait, mon amour sommeille (Passons sur tout cela son besoin de repos mon retour au calme On s’est bien que c’est un répis que ça reprendra à moins qu’on ne se cache ici à moins que vraiment ici ne soit notre abris. notre maison liquide ouverte sur la pluie)
Plus bas coule la Volane on y descend en s’accrochant aux branches, et la brume s’y frotte s’agrippe aux châtaigniers Nous passons des heures ainsi nos regards à la surface de l’eau Parfois nous feuilletons un livre j’y ai lu le tien, je te l’ai déjà écrit Ce qui n’efface rien La lumière de ces pages sur le doré de l’eau qui file entre mes doigts
Je vide une bouteille, Mon amour s’étire
(Mieux vaut oublier ce que me valut l’alcool ce que lui valurent mes trous noirs à présent je fais le dos rond je me fais tout petit je respire à peine et mes mots sont un murmure, Je me dis qu’ainsi ça m’oubliera mais je ne suis pas dupe Je sais que ça reviendra, à moins qu’on ne se cache ici à moins qu’ici vraiment ne soit notre abri notre maison liquide ouverte sur la pluie sur la tonnelle et sur le soir)
Hier mes pieds dans le sable traçaient toutes sortes de signaux et dans la lumière précise de dix huit heure en été son visage soudain était un abri clair et tranquille La place était jaune et cernée de platanes des vieux attablés parlaient de mourir envisageaient la fin sans inquiétude Accablés seulement par de menus soucis pratiques Un chanteur africain jouait comme on passe un baume comme on apaise un instant ce qui bat et s’agite jusqu’à nous perdre
Plus bas coule l’Ardèche plus loin la Bezorgue au creux de vallées étroites où s’accrochent d’épaisses maisons de pierre Il pleut sur la tonnelle Notre chambre est l’étage de larges murs nous protègent de quoi Je touche les arbres et mes doigts contre l’écorce tentent quelque chose comme une présence ou comment dire une sûreté des choses une manière d’existence une présence
Groix
Comme tu croisais les doigts et comme tout semblait bouffé par la lumière sur ce bateau cette traversée
comme tu priais pour que ça s’arrête vraiment pour que vraiment ça s’arrête le mauvais froid les pluies acides le temps du saccage et de la perte
on s’approchait doucement et tu croisais les doigts on s’approchait et c’était cette île au loin mangée par la bruyère la lande et la lumière crue les étendues rases par dessus la mer et le mauve
on s’approchait doucement et ça se dessinait au loin au loin ça se dessinait le port et les façades aux crépis lésardés et rongés par le sel les langues de sables les muriers la fougère et comme la mer nous emplissait comme respirer devenait possible sur ce bateau cette traversée
La chambre donnait sur la mer et les rochers le soleil en diagonal dessinait des ombres sur le lit souviens toi comme nous dormions ta main paume ouverte dans ma main refermée et comme le soir tombait lentement sur nos corps reposés nos yeux lavés par le vent et le sable
et comme la mer nous emplissait nous suffisait à vivre et respirer comme nous étions liquides et ouverts et pleins et transpercés et tout à coup transparents
comme tu me regardais et comme ce regard là était une prière pour que rien ne s’arrête pour que ne s’arrête rien de tout cela ces whiskies qu’on buvait sur le port ces nuits à flâner sur la digue on fumait sur les hauteurs et les champs tombaient dans la mer
Comme tu croisais les doigts et comme tout s’assombrissait sur ce bateau cette traversée comme tu priais pour que rien ne reprenne ni le froid ni le saccage et comme je priais aussi
On s’approchait lentement et c’était Lorient au loin le port de marchandises le port militaire l’embarcadère
Paris - Place Turgot
La chambre bleue, les fenêtres sur la rue et notre matelas sur le sol le soleil n’entre pas il arrose la rue mais n’entre pas On pourrait sortir prendre l’air On pourrait sortir Eteindre la lampe allumée, posée sur le sol Et retrouver la lumière du jour la place, les arbres cernés de pavés, le café tout ça intact dans l’état où on l’a laissé c’était un peu avant l’hiver et le soir tombait vers cinq heures
un type au comptoir joue de la guitare son crâne est rasé il chante un air lointain, arabe, andalou sa voix cassée comme s’il avait mâché du sable
Et je suis là étonné D’avoir à nouveau passé l’hiver étonné d’être calme Pas trop amoindri Ni trop amoché
Et le type chante, sa voix de sable mâché De soleil entre les dents Il nous regarde Et ma fille lui sourit agite ses mains penche la tête se rêve arabe andalouse
Et dire que nous avons passé l’hiver évité les trous noirs rangé les bouteilles Il a neigé et nous n’aurons rien vu Nous étions là-bas planqués isolés, serrés, indiens accrochés les uns aux autres, pour ne pas tomber plus jamais descendre tout en bas
On était perdu abandonnés à la lumière de janvier la terre orange les oliviers les lumières dans la nuit le vent qui lissait le sable les cafés sur le port une chapelle creusée dans la roche un sentier la baie son matin lumineux
Au moment de partir nous eûmes les larmes aux yeux et la gorge serrée
Place Turgot Il fait presque chaud L’homme aux pigeons s’en fout Il garde son vieux pardessus Le porte été comme hiver Ses mains tremblent et tombent en miettes bouffées par les oiseaux
Je ferme les yeux une guitare un peu d’air l’homme à la voix de sable maché le vieux chien usé les langues mélangées l’arabe et l’anglais Je ferme les yeux l’hiver est passé Chez nous il fait sombre On garde les lampes allumées Mais c’est plus pareil on voit bien que le soleil innonde on voit bien par les fenêtres la lumière inclinée on voit bien que l’hiver est passé passé sans nous voir nous mordre nous blesser tu vois c’était facile au fond il suffisait de se planquer au creux de notre abri là haut par dessus la baie il suffisait de s’y cacher faire le dos rond se faire tout petit et attendre courber l’échine encaisser attendre que ça passe et toujours ça passe tu le sais bien toujours ça passe et toujours ça revient Paris - Place Turgot
La chambre bleue, les fenêtres sur la rue et notre matelas sur le sol le soleil n’entre pas il arrose la rue mais n’entre pas On pourrait sortir prendre l’air On pourrait sortir Eteindre la lampe allumée, posée sur le sol Et retrouver la lumière du jour la place, les arbres cernés de pavés, le café tout ça intact dans l’état où on l’a laissé c’était un peu avant l’hiver et le soir tombait vers cinq heures
un type au comptoir joue de la guitare son crâne est rasé il chante un air lointain, arabe, andalou sa voix cassée comme s’il avait mâché du sable
Et je suis là étonné D’avoir à nouveau passé l’hiver étonné d’être calme Pas trop amoindri Ni trop amoché
Et le type chante, sa voix de sable mâché De soleil entre les dents Il nous regarde Et ma fille lui sourit agite ses mains penche la tête se rêve arabe andalouse
Et dire que nous avons passé l’hiver évité les trous noirs rangé les bouteilles Il a neigé et nous n’aurons rien vu Nous étions là-bas planqués isolés, serrés, indiens accrochés les uns aux autres, pour ne pas tomber plus jamais descendre tout en bas
On était perdu abandonnés à la lumière de janvier la terre orange les oliviers les lumières dans la nuit le vent qui lissait le sable les cafés sur le port une chapelle creusée dans la roche un sentier la baie son matin lumineux
Au moment de partir nous eûmes les larmes aux yeux et la gorge serrée
Place Turgot Il fait presque chaud L’homme aux pigeons s’en fout Il garde son vieux pardessus Le porte été comme hiver Ses mains tremblent et tombent en miettes bouffées par les oiseaux
Je ferme les yeux une guitare un peu d’air l’homme à la voix de sable maché le vieux chien usé les langues mélangées l’arabe et l’anglais Je ferme les yeux l’hiver est passé Chez nous il fait sombre On garde les lampes allumées Mais c’est plus pareil on voit bien que le soleil innonde on voit bien par les fenêtres la lumière inclinée on voit bien que l’hiver est passé passé sans nous voir nous mordre nous blesser tu vois c’était facile au fond il suffisait de se planquer au creux de notre abri là haut par dessus la baie il suffisait de s’y cacher faire le dos rond se faire tout petit et attendre courber l’échine encaisser attendre que ça passe et toujours ça passe tu le sais bien toujours ça passe et toujours ça revient
Calais
Le vent souffle en rafales lave la lumière ratisse le sable le fait voler par dessus les dunes entre les chalets blancs le long de la mer épaisse où fraient des ferries aux ventre énormes
et ça s’engouffre dans les rues, frotte les joues resserre les peaux rogne les visages Le sable vole et s’infiltre recouvre et se dépose sur les trottoirs le ciment sur les voitures le sol des cafés des boutiques, dans les maisons, partout La ville entière semble passée au papier de verre ensablée puis dessablée neuve et rongée éclatante et osseuse
Le vent souffle et l’on passe en un instant
d’un soleil de verre à un ciel d’huître et de charbon Je marche sur la digue j’avance lentement le vent est une paroi sur laquelle je m’appuie
là-bas la plage est lisse couverte d’argent, d’éclats gris de mica A perte de vue c’est lisse et brillant et l’eau un peu boueuse, un peu huileuse, striée, brillante épaisse bat fort contre le ciment
Le vent souffle qui jamais ne tombe et j’avance les mains devant les yeux, je protège mon regard parfois du sable s’infiltre raie la pupille comme un diamant le verre.
J’avance sur la digue. Elle s’enfonce longtemps dans la mer et tout au bout on croit toucher du doigt les ferries qui s’éloignent. La mer bat fort sur le ciment. En marchant, mes mains se joignent. Et c’est comme une prière, d’avancer ainsi dans la mer, les mains jointes collées contre ma poitrine.
(Du sable dans les yeux, raie la pupille comme un diamant le verre)
Je marche sur la plage, et c’est longé de grands immeubles, le long de la route où se dressent des jeux d’enfants des marchands de glace des baraques à frites, des bars aux vitres embuées, de petits pavillons noyés.
Je marche entre les baraques en bois peint, Je pourrais me glisser dessous le vent sans répit coiffe les dunes éphémères
Au loin des nuages anthracites on les voit par dessus les dunes, les falaises de craie où s’échouent des étendues rases, des champs de colza, la lande mauve et jaune Ca s’arrête net et ça plonge
Par dessus le sable en ruban et la mer étale
La pluie s’abat d’un coup, si serrée qu’elle fait mal. J’entre dans un bunker. Ca sent la pisse, et des canettes s’écrasent sur le sol. Par le petit rectangle ouvert, on voit la pluie comme des cordes, l’alignement des grands pieux de bois, les bouées, le chenal, un bateau se dirige vers le port de commerce, le sable est lissé, brossé Je suis trempé, je voudrais que ça ne s’arrête jamais.
La nuit ici Le vent souffle et c’est comme une présence épuisante Seul dans une chambre d’hôtel Je ne dors pas Je regarde la pluie Dans le halo blanchâtre d’un lampadaire en boule comme une lune miniature coincée dans un coin de la fenêtre. La nuit ici Des types dorment sous la pluie cherchent le sommeil Ils ne monteront dans aucun train aucun bateau ne les prendra Ils marchent le long des routes leur visage est mangé leurs joues creusées leur yeux rougis, abîmés ils sont coincés au bout du monde au bord de l’eau On les voit le long des routes dans le jardin public, devant la mairie où ils font la queue en rang deux par deux pour une soupe et du pain Ils dorment sous la pluie, Ils sont des dizaines coincés là au bout du monde alignés sous l’abri d’un petit supermarché Ils sont des dizaines saoulés par le vent qui finira par nous rendre fous.